[Interview #1] LiveScena : quand les tables rondes deviennent virtuelles

Introduction

Il y a quelques semaines, j’ai eu l’occasion de participer à une table ronde virtuelle (via Discord) organisée par l’association La Scénaristerie du Petit Peuple sur la thématique « Faire le mal en GN ». L’expérience s’étant révélée enrichissante, j’ai décidé d’aller à la rencontre de cette association pour en apprendre un peu plus sur elle et sur le projet LiveScena. C’est Axelle Cazeneuve qui s’est prêtée au jeu de l’interview pour l’occasion.

Peux-tu nous dire quelques mots sur l’association « La Scénaristerie du Petit Peuple » ?

La Scénaristerie du Petit Peuple (Scéna) est une association loi 1901 créée fin 2016 par 4 personnes issues de différentes associations, notamment de Trollball, à Toulouse. Elle a pour but d’organiser des événements en lien avec le GN qui sont accessibles (aussi bien au niveau du prix, de la localisation ou du contenu) et mettre à disposition des outils de connaissance inter-associations. Elle vise principalement un public jeune, étudiant et non/peu initié au GN tout en créant des échanges avec des membres plus expérimentés. Elle fait également office de « tampon » entre le monde du Trollball (la région toulousaine compte cinq à six associations qui le pratiquent dont trois sont rattachées à des universités) et le monde du GN en général.

L’association fonctionne sur une organisation collégiale et horizontale qui rend possible l’émergence de projets très variés, avec des groupes d’organisateurs et organisatrices divers, et une gestion décentralisée. A titre d’exemple, les prochains projets (jusqu’au printemps 2019) :

  • Sous l’Œil du Super-Serveur : GN d’initiation d’une journée, en partenariat avec une association qui organise un festival des littératures de l’imaginaire ;
  • Pour une poignée de gros lards : GN décalé à base de hobbits impérialistes ;
  • Sept années à Poudlard : reprise d’un huis-clos assez sombre organisé par l’association Mur Blanc à Toulouse ;
  • Le silence de la neige : un GN nordique qu’on héberge. Il sera organisé par Cécile Puel et met en scène la vie d’une famille pendant l’occupation.

Le projet LiveScena qu’est-ce que c’est ?

Le LiveScéna, c’est une table ronde virtuelle ouverte à toutes et tous. Elle se répète chaque dernier mardi du mois à 18h30. On discute d’un sujet prédéterminé qui est introduit par une personne qui prend ensuite le rôle de facilitateur. Cette personne change à chaque séance… Du mois jusqu’ici. On verra au bout d’une dizaine de sessions (rires). C’est un projet issu à la fois d’une volonté machiavélienne de community-manager consciencieuse et d’un intérêt personnel pour les discussions, débats, tables rondes et autres, qui ne se produisent jamais assez souvent ! Côté CM : dynamiser la page, toucher plus de monde, sauver la Scéna de l’oubli entre deux GN. Ce dernier point est évidemment hors de question (rires). Côté discussions : organiser une table ronde, c’est long, parfois compliqué et si on ne déménage pas entre temps, on accueille le même public. Avec ce projet, on brasse des personnes avec des pratiques différentes, de régions et communautés diversifiées, et ça, c’est chouette !

Pourquoi avoir lancé ce projet ?

Eh bien, tout a commencé une sombre après-midi de février. C’était un lundi… Bref, nous étions en vacances au Pays Basque avec quelques membres de la Scénaristerie (on les appelle aussi « amis », dans le jargon), dans le but de passer une semaine studieuse à écrire des GN ou réviser – en fait, j’avais proposé à l’organisation une semaine d’écriture de GN en pension complète avec l’association, la Scénarifacture, mais l’alignement des étoiles s’est avéré défavorable (l’organisation simultanée dans un cadre privé d’une semaine analogue n’a pas aidé, plus, je suppose, les problèmes de légitimité et d’inspiration qui se posent immanquablement dans ce genre de cas), du coup, on a investi les lieux en auto-gestion. J’avais mis en libre-accès un planning participatif (qui n’a pas été franchement efficace non plus, soyons honnêtes) pour proposer des activités le matin et le soir (l’après-midi étant destinée à rester studieuse) : Nathan, un membre du Collège de la Scénaristerie, a ainsi proposé une table ronde intitulée « Quelles règles pour quel GN ? ». J’avoue que j’ai eu un peu la flemme en lisant le titre, parce que faire discuter des orgas d’une même association, suffisamment proches pour partir en vacances ensemble, sur pareil sujet promettait d’être plutôt redondant et fort en entre soi. Quand, soudain, ça a fait tilt : « Hey, mais on ne ferait pas ça en live, plutôt ? ». Et voilà : c’était un lundi, disais-je, le lendemain soir, dernier mardi du mois, nous avons fait la première table ronde, qui a très bien marché niveau participations (nous étions une dizaine) et beaucoup moins bien marché niveau enregistrement (c’est pourquoi ce Live-là n’a pas été mis en ligne : des coupures mystérieuses hachaient la discussion). Oui, organiser des trucs à l’arrache le jour pour le lendemain, c’est un peu ma spécialité… Mais je dois dire, sans fausse modestie, que ça me réussit (quant à savoir si je sais faire les choses autrement qu’au dernier moment, la question se corse).

Finalement, comme le projet a trouvé bon accueil et qu’il ne demande pas trop de moyens pour être mis en place et suivi (un peu de communication, trouver une intervenante ou un intervenant pour introduire le sujet et environs 3h pour l’encodage son) on a décidé de continuer.

Un premier bilan après séances ?

Point positif : ça marche ! Point négatif : l’engouement est fluctuant, c’est compliqué de suivre ce qui va plaire, ne pas plaire, etc. Par exemple, le 3e live concernant l’implication des PJ dans le processus de création a fait un flop, parce qu’il est tombé en plein milieu de vacances scolaires, ce qu’on n’avait pas réalisé en fixant la date (mensuelle, le dernier mardi du mois).

De mon côté, j’ai souvent une petite frustration sur le contenu : j’ai parfois envie de proposer des lectures préliminaires, de demander aux participants et participantes de se préparer un peu en amont parce qu’il arrive qu’on enfonce des portes ouvertes et qu’on peine à s’élever à un niveau de discussion bénéfique pour l’échange de connaissances entre personnes et communautés. Mais ça rendrait la chose plus élitiste, et s’éloignerait des intentions de la Scénaristerie. C’est aussi pour répondre à cette frustration que j’ai créé les Entretiens, dont je parlerai après.

Quel est le profil des personnes qui participent à ces séances ?

Des Belges ! …non je plaisante, mais c’est vraiment un public qu’on ne pensait pas spécialement toucher, et qui répond présent à tous les coups. Sinon, on a généralement entre 4 et 8 personnes qui interviennent à l’oral, parfois quelques autres qui écoutent seulement. Ça n’est pas énorme, mais c’est aussi un nombre qui permet à chacun et chacune de prendre la parole sans que cela devienne inintelligible.

Souvent, ce sont des GNistes un peu plus expérimentés, avec un avis sur le sujet abordé, qui participent. Il y a aussi quelques néophytes qui hésitent parfois à prendre la parole. Dans l’avenir, on aimerait faire en sorte que les personnes qui ne font qu’écouter, de par une impression de manque de légitimité, puissent se sentir suffisamment en confiance pour prendre la parole.

Mais puisque tu demandes un profil type, interrogeons les statistiques Facebook ! Selon les stats des événements, qui restent très parcellaires puisque prennent en compte les intentions de participation et pas les participations effectives, le public majoritaire serait « hommes 18-24 ans » à 25-30 % en moyenne, ce qui correspond au « public Scéna » de base. Cependant, on remarque que la moyenne d’âge augmente avec le sérieux du sujet (« Le GN, média politique ? » et « Faire le mal en GN »), ce qui se remarque aussi lors des véritables réunions. Par ailleurs, les discussions sont relativement paritaires (entre hommes et femmes, mais il y a aussi pas mal de GNistes queer qui participent) en temps de parole… Et pas seulement parce que je parle !

On discute… et après ? Que deviennent les résultats des échanges ?

Ça va sur internet – originellement sur Soundcloud, mais parce que c’est capitaliste et que les limites d’upload sont très basses, on a déménagé sur archive.org… Et c’est tant mieux !

Outre le gain de connaissances et de réflexions apporté par le LiveScéna, qui n’est pas négligeable (on prend en compte les discussions dans la construction de nos jeux en tout cas), elles peuvent parfois donner lieu à des prolongations : ainsi, j’ai créé Les Entretiens du Petit Peuple (entre grandes personnes) pour parler d’un sujet précis, avec une seule personne cette fois (que je choisis pour l’intérêt qu’elle porte au sujet et sa compétence empirique). Le deuxième Entretien, publié tout récemment sur la plateforme ouverte d’Audioblogs d’Arte, a abordé la question de l’accessibilité aux handicaps en GN, sur la base de réflexions ouvertes pendant le LiveScéna sur l’inclusivité. Je tiens également un blog, Larp in Progress, dont les articles sont parfois inspirés des échanges qui ont eu lieu. De manière générale, je pense que chacun repart avec un petit quelque chose, un bout de réflexion qui influencera ses échanges et ses réalisations futures.

Des évolutions prévues pour ce projet ?

J’ai envie de faire des épisodes en anglais, des fois. Mais ça ne se fera sans doute pas, parce que c’est trop loin de notre public cible – même si je trouverais ça intéressant de jouer la carte de l’international pour avoir ces discussions. Sinon… Je réfléchis toujours à des épisodes spéciaux, « anniversaire », ou peut-être à faire un Live IRL [NDR : In Réal Life ou dans la vie réelle en Français] dans le futur (à titre exceptionnel cela dit) avec des « guests ». Bref, tout est ouvert, et surtout : on prend les suggestions ! Le format a déjà évolué après la deuxième table ronde virtuelle, avec l’ajout d’un plan pour structurer la discussion et la responsabilité de médiation (assurée par la personne qui fait l’intro et gère le plan ou par moi-même qui « modère » dans le chat) pour éviter que les personnes ne parlent trop longtemps. C’est très syncrétique, comme tout ce que fait la Scéna : on est une asso basée sur l’échange, l’horizontalité, et la participation active de tout le monde… Donc si vous avez des questions, suggestions, remarques, on prend ! Le LiveScéna de demain sera ce que ses participantes et participants voudront qu’il soit.

C’est quand même une chouette idée… Et si je vous la piquais ?

Aucun problème : le projet est libre d’accès. C’est un des objectifs de notre association, créer et partager librement des outils. On peut carrément dire que nous sommes statutairement obligés de partager ces ressources… même si on ne le fait pas systématiquement bien :-)

Entre-temps, pensez quand même à nous en parler. Cela fait toujours plaisir de voir les projets vivre leurs vies ailleurs et faire des petits.

Parler, discuter, échanger, théoriser, … C’est bien beau tout ça, mais ce n’est pas un peu une pratique de toucheurs de nouilles ?

[NDR : Axelle s’enflamme et perd toute retenue. Je peux presque la voir à travers le micro debout sur un rocher, dos au soleil levant, brandissant une épée majestueuse dans une posture héroïque] Oui ! C’est une insulte ? Je suis profondément convaincue que le GN est un média qui a des ressorts extrêmement politiques. C’est quelque chose où l’on est acteurs, on coconstruit. Il a des ressorts empathiques importants : je suis pour de vrai dans les bottes de quelqu’un d’autre. Je m’y mets pratiquement, pas par simple démarche intellectuelle d’empathie. On doit en discuter car ce n’est pas anodin. Cela contient des germes politiques formidables. Quand on joue un post-apo et qu’on finit sur une démocratie, c’est qu’il s’est passé quelque chose. Nous, joueurs, nous avons mis quelque chose de nous et créé du neuf. On a insufflé du politique. Au sortir du jeu, chaque personne en retire des choses sur le plan personnel, des ressentis, des souvenirs individuels. Si on met tout cela en commun, on peut s’apercevoir que notre expérience n’est pas marginale, d’autres ont expérimenté des choses similaires et collectivement on fabrique un quelque chose de tangible. Cela dure deux jours ou deux semaines mais c’est déjà ça. Quand on revient dans la vraie vie, on peut se dire : « bullshit : dans un autre contexte, je sais que cela peut marcher ! ». Et ça, il faut en parler.

Quelques mots pour donner envie aux lectrices et lecteurs de rejoindre l’aventure ?

Ca fait déjà assez envie, là, non ? (rires) L’horizontalité, le partage, la parité ? ;) Allez v’nez, on est bien !

BONUS 1 : Le lapsus de l’interview

« Il faudrait demander au petit peuple de préparer ses interventions, cela permettrait d’élever le débat. »

Bonus 2 : La digression qu’on va quand même garder

Vous utilisez Discord, Audioblogs, Facebook, … Cela constitue une belle exploitation des outils numériques. A ton avis, comment se situe la communauté du GN par rapport à ça ?

On est une assos plutôt 2.0 car forts présents sur l’espace numérique. On l’est plus que d’autres associations. On travaille en groupe et donc ces outils sont indispensables à notre fonctionnement. On utilise Discord, Gdrive, réseaux sociaux, … Discord était à la base conçu pour les gamers et nous l’avons repris à d’autres fins. Comme nous insistons sur l’horizontalité, on veut multiplier les supports numériques et les occasions de collisions entre les groupes de personnes. La communauté du GN utilise peu cet outil pourtant bien pratique.

Quand on rencontre d’autres associations, on se rend compte parfois que même des formulaires numériques ou des billetteries en ligne ne sont pas utilisés. Cela demande un peu de formation et d’information mais une fois que ces outils sont maîtrisés, tout le monde gagne du temps et les orgas communiquent mieux entre eux.

Pour ce qui est du partage communautaire, beaucoup de petites initiatives existent mais elles ne sont pas centralisées. Avec un groupe issu du versant francophone de Larp Women Unite, nous allons par exemple traduire le document Safer Larping Package. Celui-ci a été écrit par une Finlandaise, Niina Niskanen, pour lutter contre le harcèlement en GN et former orgas, participantes et participants à sa prévention ainsi qu’à sa gestion.

Une fois que ce sera fait, nous le transmettrons à la FédéGN pour qu’elle puisse le relayer. C’est à mon sens une des missions des fédérations de centraliser, relayer et service de porte-voix auprès de la communauté. On a tendance à ne pas avoir le réflexe de mettre en commun nos connaissances, ce qui oblige chaque organisation à réinventer l’eau chaude à chaque fois

LiveScéna en bref

Les rendez-vous

Les LiveScéna se tiennent tous les derniers mardis de chaque mois à 18h30 sur le serveur Discord de la Scéna. Les sujets sont quant à eux annoncés sur la page Facebook de l’association.

Les enregistrements

Pour la suite des aventures, il faudra être attentif à l’audioblog de la Scéna !

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